Une brève histoire de 'et' en Elfique

Abréviations utilisées:

SdA: Le Seigneur des Anneaux
LB: The Lays of Beleriand
LR: The Lost Road
SD: Sauron Defeated
PE: Parma Eldalamberon
VT: Vinyar Tengwar
GL: The Gnomish Lexicon (PE11)
QL: The Qenya Lexicon (PE12)

Introduction

On s'attendrait difficilement à ce que la conjonction 'et' soit un sujet complexe dans la création d'un langage artificiel. Mais déjà dans les premières instances de la création des langages Elfiques de Tolkien, deux thèmes deviennent facilement apparents : Il ne devrait pas n'y avoir qu'un seul mot pour 'et', mais selon le contexte il devrait y avoir une distinction entre (au moins) deux mots ; et chacune des expressions pour 'et' n'est pas juste un mot, mais via son étymologie devrait être connectée à d'autres prépositions. Même 'et' a une histoire dans les langues Elfiques. Quand on suit l'apparence de mots pour 'et' à travers les phases subséquentes de l'Elfique, un troisième thème émerge : Le mot le plus commun pour 'et', ar, était déjà né dans sa 'forme juste' - Tolkien était satisfait de la manière dont il sonnait - mais sa déclinaison posait des problèmes avec les changements dans la signification des racines et dans le système tout entier de la phonologie Elfique. Donc, nous pouvons observer les différentes déclinaisons du même mot au cours des différentes phases de l'Elfique. Bien que pas spectaculaire par lui-même, le développement de 'et' en Elfique sert d'exemple instructif que l'attention que Tolkien porta à des détails apparemment petits.

Goldogrin et Qenya Primitif

Le Gnomish Lexicon (PE11) connaît déjà deux mots différents pour 'et' - ar et li. Il y sont expliqués comme suit:

ar(2) et, aussi. le étant utilisé principalement entre des phrases, entre des noms, et entre des adjectifs. Très fréquemment pas de copule [sic - Tolkien entendait probablement 'pas de conjonction' ici] (PE11,20)

li (le, archaïque) (1) avec (en parlant seulement de l'accompagnement) utilisé entre des noms = et. Ceci est la manière habituelle de traduire 'et' dans de telles phrases, mais pas devant l'article (=Q: ) comme gontha li dessa 'garçon et fille' (PE11:54)

Ce que ces notes plutôt denses semblent impliquer est la chose suivante: Il y a deux mots pour traduire 'et', ar et li. Quand deux noms sont joints comme 'A et B' de telle manière que cela 'A ensemble avec B', li est la conjonction à choisir. Cependant, ceci ne se fait pas si les noms ont un article défini (probablement parce que l'article est habituellement i ce qui conduirait à li i qui est phonologiquement une combinaison grossière). D'autre part, si deux phrases sont jointe dans le sens de 'A se passa et B se passa également' alors ar est utilisé. Tolkien indique que ici que des listes d'adjectifs ne requièreraient pas de conjonction, mais en dépit de la petitesse du corpus Goldogrin, nous avons des exemples pour indiquer que si une conjonction est utilisée entre des adjectifs, ce serait ar :

talwi i'loss ar gwandra nan·Idril les beaux pieds blancs d'Idril' (PE11:15)
talin i'lossi ar gwandron nan·Idril 'les beaux pieds blancs d'Idril' (PE11:15)
i·fesc ar i·dusc 'le chiffon rouge pour le taureau' (lit. 'l'irritant pour l'irritable') (PE11:34)

Ce dernier exemple peut aussi illustrer le rôle de l'article défini.

Une information partiellement recoupante se trouve dans le Qenya Lexicon. Ici la racine produit la préposition 'avec' comme impliquée par le GL: le 'avec' (accompagnement) (PE12:52)

Deux racines peuvent potentiellement être apparentées avec le Gnomique ar:

ARA 'étendu' (...) are adv. 'à côté de, le long de' ar(a) 'mais' (PE12:32)
ASA ar (as-) 'vers, contre, à côté de, sur (mur)' (PE12:33)

Finalement le mot habituel pour 'et' trouvé dans le QL n'est pas dérivé d'autres mots que ceux-là, mais emploie sérieusement une nouvelle racine YA (qui va aussi réapparaître dans des étapes postérieures du développement des langages ELfiques): YA ya(n) 'et' (PE12:104)

Cependant, dans des exemples réels de textes Elfiques primitifs, comme 'Nienique' ou 'Earendl', ar se trouve être traduit par 'et' plutôt que yan, cf.

ar wingildi wilwarindear 'et les fées d'écumes comme les papillons' (PE16:90)
ar laiqali linqi falmari 'et vertes vagues mouillées' (PE16:100)

Noldorin et Qenya

La prochaine étape conceptuelle majeure est atteinte avec le Noldorin et Qenya des Etymologies. Ici, ar est le mot approprié en Qenya pour exprimer 'et', mais sa déclinaison est plutôt inventive (donnée dans les Etymologies sous la racine AR) n'est rien moins qu'un joyau, illustrant à nouveau la perspicacité de Tolkien dans le processus qui forment les langages :

AR(2) Q ara hors de, à côté de; aussi préfixe ar- comme dans Arvalin (=hors de Valinor) En Q ceci est purement dans un sens local. (...) Dans N ar- développa un sens privatif (comme en anglais 'without') probablement en mélangeant avec *al- qui n'est préservé que dans Alchoron = Q: Ilkorin [LA] D'où arnediad sans calcul= innombrable [NOT]. Dans ce sens le Q utilise ava- comme avanóte (voir AWA) D'où Q ar et. (LR:348). De plus, nous apprenons que ce dernier ar fut d'abord écrit ar(a) (VT45:6).

Ceci signifie que la même racine AR donna 'et' en Qenya, ce qui pourrait, comme nous l'avons vu ci-dessus, simplement prendre la signification de 'avec', alors que la signification en Noldorin est juste le contraire - ici ar- signifie 'without' (sans). La clé de ce remarquable développement est que la signification originale de la racine est quelque chose comme 'côte à côte' - d'où la singnification en Qenya apparut. Appliqué à des endroits et à des régions, une région que est 'à côté' d'une autre région est aussi 'en dehors' d'elle, et alors un développement similaire se passa en Elfique comme en anglais : En anglais, 'without' (sans) fut à l'origine l'opposé de 'within' (dans), impliquant 'hors de quelque chose' - mais il acquit une signification de manque de quelque chose plus tard. D'où la signification Noldorine ar- 'sans' peut être expliquée.

Et maintenant, dans un de nos quelques exemples de Noldorin nous avons, ar simplement traduit 'et':

lheben teil brann i annon ar neledh neledhi gar godrebh 'cinq pieds de haut la porte et trois peuvent marcher de front (Tolkien - Artist et Illustrator)

Dans la Lettre du ROi aussi, qui marque le premier développement du Noldorin en Sindarin, nous voyons ar apparaissant simplement comme 'et' dans un certain nombre d'exemples, connectant une liste de noms comme des phrases. Peut-être que ceci devrait être vu comme un mot emprunté tardivement au Quenya?

aran Gondor ar Hîr i Mbair Annui 'Roi du Gondor et Seigneur des Terres de l'Ouest' (SD:128)
Ar e anîra ... 'et il désire...' (SD:128)
ar Meril bess dîn; ar Elanor, Meril, Glorfinniel, ar Eirien sellath dîn; ar Iorhael, Gelir, Cordof, ar Baravorn, ionnath dîn 'et Rose sa femme; et Elanor, Rose, Goldilocks, et Daisy ses filles; et Frodo, Merry, Pippin et Hamfast, ses fils' (SD:128)
A Pherhael ar am Meril 'A Samwise et Rose' (SD:128)

Nous avons aussi quelques exemples en Qenya de cette époque, principalement de la Chanson de Fíriel et des fragments de rêve qu'Alboin reçoit. Aucun de ces exemples montre quelque chose d'inattendu.

ar antaróta mannar Valion 'et il le donna dans les mains des Seigneurs' (LR:72)
ar ilqa ímen 'et tout cela est en eux' (LR:72)

Sindarin et Quenya

Au cours du temps, le développement des langages atteint l'état qu'ils montrèrent dans le SdA, pas beaucoup de changements en Quenya. Ici le mot pour 'et' reste ar comme donné en exemple par le serment qu'Aragorn prononce à son couronnement:

Sinome maruvan ar Hildinyar 'A cet endroit j'habiterai, et mes héritiers' (SdA)

Cependant, il y a eu un changement dans le développement du Noldorin en Sindarin. En Sindarin, le mot pour 'et' apparaît maintenant comme a comme dans deux exemples dans le SdA et aussi la Chanson de Lúthien:

pedo mellon a minno 'Parle, ami et entre' (SdA)
Daur a Berhael 'Frodo et Sam' (SdA)
loth a galadh '*fleur et arbre' (LB:354)

Cependant, dans le 'Ae Adar', le mot est à nouveau ar:

ar díheno ammen i úgerth vin 'et pardonnes-nous nos péchés' (VT44:21)

A partir des versions contemporaines du Quenya 'Ataremma' et 'Aiya María', il est évident que le mot pour 'et' reste ar, mais qu'il y a une préposition Quenya as 'avec' qui peut former des composés avec pronoms :

ar aistana 'et béni' (VT43:28)
aselye 'avec vous' (VT43:28)

Ce dernier peut aussi être latter may also be relevant in the Sindarin caption

Athrabeth Finrod ah Andreth 'Le débat de Finrod et Andreth'(MR:303)

qui fut écrit aux environs de 1959 est très instructif concernant les explications que Tolkien lui-même donne pour quelques unes de ces formes dans 'Mots, Phrases & Passages dans 'Le Seigneur des Anneaux' (PE17). En résumé, son problème n'était pas de trouver une déclinaison pour le Q: ar et S: a qui mènerait à une phonologie constante. Potentiellement, les racines AR, AS et AD résulteraient en Quenya à ar. A cet étape, Tolkien semble avoir abandonné la racine AR telle qu'utilisée dans les Etymologies qui porte plutôt une signification intensifiée (PE17:147). Ceci laisse les deux autres possibilités, et Tolkien les essaya toutes deux. Dans la discussion de a minno nous trouvons le paragraphe suivant qui montre que l'idée à ce point était que à la fois le Sindarin a et le Quenya ar dérivent d'une racine commune AS de laquelle aussi une préposition Quenya 'avec' est formée. De plus, Tolkien introduisit l'idée que ce a conduirait à la mutation du mot suivant. Du moins, aucune lénition n'a été vue précéder le ar tel qu'utilisé dans la 'Lettre du Roi' comme ar Hîr, ar Meril ou ar Baravorn l'indiquent. Les implications qui en résultent les nouvelles racines pour le Sindarin en termes de mutation induites sur le mot suivant sont plutôt complexes (et donnés dans une forme abrégée ici):

a 'et' (< as(a) = Q ar): en S ce a laisse les initiales b,d,g,m,n,s inchangées; mais change p,t,c > f,th, ch; et aspire la voyelle (a hannon 'et porte') et r,l > rh, lh (...)

cependant ceci fut immédiatement modifié en une déclinaison à partir d'une racine AD:

a 'et' (< ad(a) = Q az > ar) en S ce a laisse les initiales b,d,g,m,n,s inchangées; mais change p,t,c > f,th, ch; adt > att. (...)

Cependant, il rejeta cette idée également, notant que la phonologie qu'il mettait en évidence ne serait pas capable de convenir à a Berhael (qui donnerait **a Ferhael à la place). Par la suite, il nota que le Vieux Sindarin a une forme ath (PE17:41) et fit un nouvel essai avec elle.

a 'et' (< ad(a) Q ar N a(ð), a, að devant une voyelle, avec une mutation douce (PE17:41)

Alors que ceci ne compterait pas pour ah comme on le trouve dans 'l'Athrabeth', au moment où il fut écrit, il était compatble avec toutes les formes publiées, ainsi Tolkien était libre de donner la même explication pour son usage postérieur de ar en Quenya:

ar (< ad) mot Quenya habituel pour 'et' (à l'origine une préposition 'à côté de') (PE17:70)

Cependant, quand il fut sur le problème, il revint en arrière vers quelques vieilles idées et commença à élaborer le complexe dans son ensemble considérablement. Dans les paragraphes suivants, nous apprenons qu'il y avait trois mots différents qui peuvent se traduire par 'et'

Cette racine se retrouve en fait plus tard :

ADA 'le long de, à côté de' (PE17:145)

Finalement une traduction très déroutante de 'et' se trouve dabs le 'Notion Club Papers' dans les 'Avallonian Fragments'. Ici nous trouvons

o 'et' (SD:246)

qui n'était pas apparu précédemment. Ceci n'est pas répété dans la version des fragments reproduits dans SD:310 cependant - ici ar apparaît comme on l'attendait.

Révisions tardives

A la suite de la publication du SdA, l'étymologie du Q: ar semble avoir été la racine ADA, Tolkien ne se contenta pas de l'idée et finalement revint à nouveau à une étymologie différente. Mais un concept également intéressant est l'introduction de -ye qui peut aussi être inspiré par le Qenya Primitif ya(n) qui n'a jamais été, après tout, réellement utilisé beaucoup dans les textes. La nouvelles forme aooarait dans

imbi Menel Kemenye 'entre Ciel et Terre' (VT47:11)

et Tolkien fournit une charmante explication pour cette forme dans un paragraphe court qui met aussi en évidence ses idées contemporaines sur la manière dont 'et' est exprimée dans les autres langages Elfiques.

-ye 'et' ajouta le second d'une paire (...). En Q. toujours normalement utilisé pour des paires habituellement associées comme le Soleil et la Lune; Ciel et Terre (...) Mais en general remplacé par ar (as< asa) 'à côté de' (...) as aussi donné comme S. 'et' a, etc. En S. ye- est abandonné mais en T. ye pourrait être utilisé habituellement dans des paures ou préfixé et apparaît devant chaque objet d'une liste. (..) (VT47:31)

D'où, finalement, la racine AS est à nouveau l'origine du ar Quenya et du a Sindarin. Ceci est aussi confirmé par une note datant également d'une période tardive qui mentionne le as en Eldarin Commun avec le réflexe Sindarin ah , devenant a devant des consonnes (VT43:30).

Conclusions

En traçant l'histoire de 'et', on arrive à l'impression que ar était un mot qui convenait beaucoup mieux aux attentes de Tolkien. Même si le reste changea, il opta pour garder le mot et changea plutôt son étymologie plusieurs fois. De plus, Tolkien savait très bien qu'un langage pouvait avoir différents mots pour 'et', suivant la situation. Il travailla un tel scénario pour ses langages Elfiques plus d'une fois. Mais dans tous les échantillons de textes Elfiques plus longs que nous connaissons, il n'y a pas grand chose à voir de ces idées-là. Chaque fois qu'il n'était pas en train de penser ou d'écrire spécifiquement sur l'utilisation de 'et', un simple ar ou a en Sindarin entrait dans le texte. Dans ce sens, tracer le développement de mots pour 'et' nous apprend plus concernant le processus de l'invention de langages chez Tolkien qu'il ne nous aide à comprendre les langages comme on peut en voir des exemples dans les échantillons de textes.

Remerciements

Notes et références croisées fournies dans différentes discussions dans VT et PE par Bill Welden, Patrick H. Wynne, Carl F. Hostetter et Christopher Gilson ont été extrêmement utiles pour la préparation de cet article.

Références

[1] 'I Lam na Ngoldathon' de J.R.R. Tolkien, Parma Eldalamberon 11, édité par Christopher Gilson, Carl F. Hostetter, Patrick Wynne, et Arden R. Smith
[2] 'The Qenya Phonology and Lexicon' par J.R.R.Tolkien, Parma Eldalamberon 12, édité par Christopher Gilson, Carl F. Hostetter, Patrick Wynne, et Arden R. Smith
[3] 'Early Elvish Poetry and Pre-Fëanorian Alphabets' par J.R.R. Tolkien, Parma Eldalamberon 16, édité par Christopher Gilson, Carl F. Hostetter, Patrick Wynne, Bill Welden et Arden R. Smith
[4] Les 'Etymologies' et 'The Lost Road' dans 'The Lost Roand and Other Writings', édité par Christopher Tolkien
[5] Addenda et Corrigenda aux 'Etymologies' part I , Vinyar Tengwar 45, édité par Patrick H. Wynne et Carl F. Hostetter
[6] Addenda et Corrigenda aux 'Etymologies' part II , Vinyar Tengwar 46, édité par Patrick H. Wynne et Carl F. Hostetter
[7] 'Mots, Phrases & Passages dans le Seigneur des Anneaux' par J.R.R. Tolkien, Parma Eldalamberon 17, édité par Christopher Gilson



Thorsten Renk
thorsten@sindarin.de

Retour à l'index