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AE OU OE ?

Le Difficile Choix de Tolkien
 

         Les changements d’idées de Tolkien concernant ses langages sont bien illustrés par un détail dans l’évolution linguistique depuis l’Elfique Primitif jusqu’au Sindarin. Ceci n’est pas seulement  une question d’intérêt académique: Quelques uns des mots « Noldorins » dans les Etymologies devraient être corrigés avant d’être utilisés par des gens écrivant en Sindarin mature – les mots doivent pour ainsi dire être mis à jour pour se conformer avec la décision finale de Tolkien en la matière.

          La question avant nous (ou plutôt avant Tolkien) est la suivante : Est-ce que le primitif *ai devient oe ou ae en Sindarin? Cela a l’air simple, ne pensez-vous pas ? Spécialement quand vous êtes en train d’inventer le langage vous-même et que vous pouvez juste piquer une chose ou une autre ? Faux ! Ce ne fut pas simple ! Tolkien eut besoin de décennies pour en finir avec cette question ! il doit avoir perdu beaucoup, beaucoup de nuits blanches à essayer de décider s’il voulait que le mot pour, disons, « triste » soit noer ou naer.
         
Les Etymologies reflètent l’indécision de Tolkien. Dans beaucoup de cas, le primitif *ai devient ae dans des mots "Noldorins" (> Sindarin). Par exemple, la racine pour "(petit) oiseau", AIWÊ, produit le mot Noldorin aew. Pour d’autres exemples de AI (AY) devenant ae en Noldorin, voir les racines DAY, GÁYAS, KAY, KAYAN/KAYAR, LAIK, NÁYAK, TAY, WAIWA, YAY, pour lister quelques uns des plus cas les plus évidents. Mais quelques fois, le primitif *ai devient oe à la place. Par exemple, la racine SPAY produit le mot foeg "moyen, pauvre, mauvais", pas faeg, bien que le mot Quenya apparenté soit faika et la forme primitive doit avoir été *spaikâ. Quelques fois, l’indécision de Tolkien est flagrante. A partir de la racine NAY, Tolkien dériva le mot noer "triste, lamentable", mais deux secondes plus tard il fit en sorte que la même racine produise nae "hélas". Pourquoi pas noe – ou alternativement, pourquoi pas naer? Sous GAY, *gairâ (ma reconstruction) produit à la fois gaer et goer, comme si Tolkien ne pouvait pas se décider et considérait même la possibilité de plusieurs dialectes – un dialecte dans lequel l’ancien *ai devint ae, et un dans lequel il devint oe. Dans les entrées SLIW et MIL-IK Tolkien avait d’abord les mots primitifs avec *ai qui produisirent des mots "Noldorins" avec ae, mais en seconde lecture il changea ae en oe (ex. *slaiwâ produisit d’abord thlaew "maladif, malade", qu’il changea en thloew). Les Etymologies furent écrites dans les années trente. Croirez-vous que vingt ans plus tard, Tolkien était toujours en train de galérer avec la question ae/oe-? Quand il écrivit les Appendices du SdA, son indécision était vraiment évidente. Le nom Dirhael fut à un moment changé en Dirhoel (PM:263), signalant le commencement d’une phase oe. Le mot Noldorin/Sindarin pour "été" (Quenya Lairë) était à l’origine donné comme Loer dans une version antérieure de l’Appendice sur les calendriers (PM:135). Mais maintenant la décision effrayante devait être prise: Une fois le SdA publié, contenant des mots Sindarin avec soit oe soit ae, cette caractéristique de la phonologie serait devenue fixe et privait Tolkien de la possibilité de jamais plus rechanger d’avis à nouveau. Mais maintenant il doit être sûr d’avoir fait le bon choix. Après tout, il devrait vivre avec pendant le restant de sa vie!          
          Il n’y a pas de souvenir réel de ce jour pénible dans sa carrière de faiseur de langage. Mais imaginons Tolkien se promenant longuement en essayant de se le représenter, en pesant avec soin les alternatives. Le délai approchait ; une décision devait être prise. Ae ou oe, oe ou ae? Quelle diphtongue conviendrait le mieux à la langue Elfique ? Que dirait un Elfe ? Soudain, Tolkien décide de sortir cette question de son esprit. –Allez, se dit-il à lui-même, tu ne peux pas t’occuper des langues Elfiques pour toujours ! Tu as utilisé oe- dans les Appendices que tu es en train de préparer pour Le Seigneur des Anneaux, laisse cela tranquille ! Tu ne penses pas vraiment que les lecteurs s’en soucient ?
          Puis Tolkien surprit un signe d’un petit oiseau sur un arbre tout proche. Il regarde derrière lui. Soudain il a la sensation qu’il l’accuse de quelque chose. Quelques pas hésitants rapprochent Tolkien de l’arbre. L’oiseau le regarde toujours, mais il ne s’envole pas. Il sent un besoin inexplicable de le regarder de plus près. Est-ce que cet oiseau en termes Elfiques était un oew? Non ! Non ! Soudain la lumière apparaît dans un grand flash! Ce devait être un aew ! C’était simplement impossible que ce soit un oew! Comment avait-il pu avoir tort tout au long de ces années?          
        
  L’oiseau le regarde avec approbation, puis s’envole. L’indécision de Tolkien s’en est allée. Il se sent calme et impatient. Aussitôt qu’il rentre à la maison, il change le mot pour “été” de Loer en Laer (PM:136). Et à partir de maintenant, le primitif *ai produisit le Sindarin ae, jamais oe. (Voir par exemple Letters:282, où Tolkien a *laikâ produisant le Sindarin laeg "vert"; ceci fut écrit en 1958) Il fallut à Tolkien plus de deux décennies de lutte intérieure pour exprimer ce que les Elfes dirent réellement, mais au moins il avait raison !Cependant, il se peut que une forme en oe se trouve dans le SdA quand même. Le nom Nen Hithoel, le lac près des chutes de Rauros, peut avoir été censé signifier « Eau du Lac Brumeux » quand Tolkien le fit la première fois (hith + oel). Les premiers 2 volumes de la trilogie du SdA avaient déjà été publiés quand Tolkien prit enfin sa décision finale concernant la question oe/ae, et Nen Hithoel n’est mentionné que dans le premier des deux tomes. Mais maintenant, le mot pour « lac » était ael, pas "oel" comme il a été mentionné dans les Etymologies. Peut-être que Tolkien, notant avec consternation qu’une des formes en oe, maintenant obsolète, avait perduré dans son opus principal, décida de réinterpréter le nom. (Notez que la diphtongue oe en tant que telle ne fut pas bannie du langage ; elle est toujours à sa juste place dans beaucoup d’autres mots, où il n’est pas dérivé de l’ancien *ai.) Dans l’Index des Contes Inachevés, entrée Emyn Muil, Nen Hithoel est traduit « Eau de la Brume Froide ». Je suspecte que ceci n’était pas la signification que Tolkien voulait pour ce mot à l’origine ; nulle part ailleurs dans le matériel publié il n’y a d’élément que ressemble même à oel qui signifie « froid, frais »          
          Quelque soit le cas, quelques noms dans le Silmarillion confirment que la décision de Tolkien que *ai devrait produire le Sindarin ae, pas oe. La Grande Mer est maintenant appelée Belegaer, pas "Belegoer" comme dans les Etymologies (voir BEL, AYAR/AIR, ÁLAT). Le nom Sindarin des Montagnes Brumeuses, Hithaeglir, contient aeglir "rangée de pics montagneux » - qui était "oeglir" dans les Etymologies, racine AYAK. Il y a aussi Aelin-Uial ou "Etangs du Crépuscule", nom qui est donné comme "Oelinuial" dans les Etymologies, racine AY. Cf. aussi l’Appendice, où le Sindarin maeg "aigu, perçant" (comme dans Maeglin "Regard Perçant") est censé être le parent du Quenya maika.
          Il devrait être noté, cependant, qu’alors que *ai devient maintenant ae en Sindarin, *ây avec un long â devient toujours oe! Dans PM:363, Tolkien dérive le Sindarin goe "effroi, grande terreur" du primitif *gâyâ. Ceci, je l’espère, est une liste complète des mots "Noldorins" en oe tirés des Etymologies qui devraient avoir ae en Sindarin mature:

 

1. doer "marié" (NDER; ancienne forme ndair donnée) devrait être corrigée en daer.

2. thloew "maladif, malade" (SLIW; forme primitive *slaiwâ donnée); d’abord, Tolkien écrivit en réalité thlaew, puis la corrigea. La correction devrait être ignorée, puisqu’il changea encore d’avis plus tard. La dernière forme flaew ne fut apparemment jamais "corrigée". Cependant, ni thloew, thlaew ou flaew devrait être utilisé par les gens qui écrivent en Sindarin de style SdA. Nous devons choisir lhaew, puisqu’une autre révision séparant le "Noldorin" du Sindarin affecta le développement du sl- initial primitif : Tolkien décida plus tard que ceci devint lh- en Sindarin, pas comme en "Noldorin" thl-, plus tard fl-.  

3. foeg "moyen, pauvre, mauvais" (SPAY; primitive *spaikâ, ma reconstruction) devrait être faeg.

4. foen "rayonnant, blanc" (PHAY; primitif *phainâ, ma reconstruction) devrait être faen.

5. goer "rouge, couleur cuivre" (GAY; primitif *gairâ, ma reconstruction); Tolkien donna en  réalité la forme gaer également, et cette forme doit être préférée. Ne pas confondre ceci avec le nom gaer "horreur" (GÁYAS)

6. lhoeb "frais" (LÁYAK, primitfe *laik-wâ) doit devenir laeb. (A nouveau, cela implique plus d’une révision; alors que le *l- original initial produit lh- en "Noldorin", Tolkien décida plus tard que ce son était inchangé l- en Sindarin.) Mais les mots Lhoebelidh, Lhoebenidh "Elfes Verts" peuvent être ignorés, puisque Tolkien décida plus tard que les Elfes Verts était nommés Laegil en Sindarin (sg. Laegel, pluriel de classe Laegrim, Laegel(d)rim). Voir WJ:385.

7. moe "doux" (anciennement maiga) et le mot apparenté moeas "pâte" (MASAG) sont des cas spéciaux: Corriger moe en mae produirait un  conflit avec l’adverbe mae "bien, bon" (comme dans le salut de Glorfindel à Aragorn, mae govannen "bienvenue"). Il peut être pratique de laisser ce mot seul et de supposer simplement qu’il a une autre étymologie que celle que Tolkien voulait d’abord.

8. moel "lubricité", d’où l’adjectif moelui  "lubrique" (MIL-IK; nom tiré du primitif *mailê, ma reconstruction). Tolkien écrivit d’abord mael, maelui; puis il entra dans une de ses phases oe et le changea: ignorez ce changement. Le nom Noldorin apparenté de Melko(r), Maeleg > Moeleg, peut également être ignoré: Tolkien décida plus tard que l’étymologie du nom de Melkor n’avait rien à voir avec la racine MIL-IK "lubricité, cupidité". Dans l’Index du Silmarillion, entrée Melkor, le nom Sindarin du Vala diabolique donnée comme Belegûr, toujours altérée en Belegurth "Grande Mort". Bien sûr, il était normalement appelé Morgoth.

9. noer "triste" (NAY; primitif *nairâ, ma reconstruction). Avec la forte signification de "effroyable", la nouvelle forme naer se trouve apparemment dans le composé naeramarth "destin effroyable" dans le nom Cabed Naeramarth dans le Silmarillion. Cf. aussi naergon pour "lamentation très triste" dans PM:362. Une forme alternative du nom de la soeur de Túrin, Nuinoer, peut être ignorée puisque le Silmarillion a Nienor.

10. oeg "acéré, pointu, perçant" doit être ignoré: Tolkien décida qu’aucun mot apparenté au Quenya aica "féroce, terrible, terrible" n’était utilisé en Sindarin, "bien que aeg aurait été sa forme s’il s’était produit" (PM:347). D’un autre côté, il y a Aeglos "pointe de neige" comme nom de la lance de Gil-galad, ainsi il doit y avoir un nom aeg "pointe". Il y a aussi le mot aeglir (voir oeglir ci-dessous)
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11. oegas "montagne, pic" (AYAK), pl. oeges, est apparenté au mot précédent et doit donc devenir aegas pl. aeges à la place.

12. oeglir "rangée de pics montagneux" (AYAK) est aussi une autre forme apparentée; sa nouvelle forme aeglir est attestée dans le Silmarillion, dans le nom Hithaeglir (les Montagnes Brumeuses, traduites "Ligne de Pics Brumeux" dans l’index de Christopher Tolkien).

13. oel "lac", pl. oelin (AY, primitif *ai-lin-) est attesté dans sa nouvelle forme (pl.) aelin dans le nom Aelin-uial "Etangs du Crépuscule" dans le Silmarillion. L’Appendice du Silmarillion donne également aelin "lac" (ceci est en réalité le pl. "lacs": sg. ael).

 14. oear "mer" (AYAR/AIR) - aear dans l’hymne à  Elbereth dans le SdA. Dans le Silmarillion, la Grande Mer est également appelée Belegaer, pas Belegoer comme dans les Etymologies (BEL, AYAR/AIR, ÁLAT). Dans Letters:386, dans une lettre datant de 1967, la racine est censée être AYAR, juste comme dans les Etymologies, et le mot Sindarin est donné comme aear dans une note de bas de page. Ceci, cependant, n’était apparemment pas la décision finale de Tolkien. Dans un texte écrit au moins une année plus tard, publié dans PM:363, le mot Sindarin pour "mer" vient d’une racine GAYA est alors gaear, gaer-, duquel aear dans l’hymne à Elbereth serait la forme lénifiée ('aear). Ainsi oear, oer dans les Etymologies doit être corrigé en gaear, gaer, et pour oeruil "herbe de mer" (UY), nous devons lire gaeruil. – En réalité gaear au lieu de aear comme mot pour "mer" apparaît déjà dans l’essai Quendi and Eldar datant de 1960; voir WJ:400. La lettre de 1967 citée ci-dessus indique que Tolkien était ensuite retourné à aear, mais peu après il décida encore une fois d’aller pour gaear. (En arrière et en avant, en arrière et en avant...)  

15. rhoeg "courbé, tordu, faux" (RÁYAK, primitif *raikâ, ma reconstruction) doit être corrigé en raeg (avec r pour rh; ce changement reflète une autre révision du développement phonologique "Noldorin"/Sindarin, formant un parallèle de l pour lh - voir lhoeb, le SIndarin laeb, ci-dessus, ou cliquez ici pour un traité plus complet concernant cette révision).


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